Sous une pluie battante, des silhouettes sortent
discrètement de leurs concessions, un sac noir à la main. Hommes, femmes,
jeunes, parfois même des grand-mères, participent avec un enthousiasme presque
patriotique à ce grand championnat du lancer d'ordures. Ici, on ne distribue
pas des médailles, mais du tô avarié, des sachets plastiques, des épluchures,
des couches usagées et quelques restes de poisson séché. Le meilleur moment
reste cette phrase devenue un classique : «Laisse, la pluie va tout emporter !»
Non, mon frère.
La pluie n'est ni un camion de ramassage, ni une femme de ménage. Elle ne fait que déplacer tes déchets jusqu'au portail du voisin avant de les offrir au fleuve Niger, qui doit certainement se demander pourquoi il sert de dépotoir national. Quelques minutes suffisent pour que le caniveau rende l'âme. L'eau ne circule plus. Elle monte, déborde et Bamako se transforme en une étonnante Venise du Sahel. Les voitures deviennent des pirogues, les motos se rêvent en jet-skis et les habitants avancent les pantalons retroussés, les chaussures à la main.
Le lendemain, place au deuxième acte. Les réseaux sociaux
explosent : « Les autorités dorment ! Les routes sont inondées ! Les caniveaux
sont bouchés !» Étrange amnésie... Personne ne se souvient avoir lancé son sac
d'ordures quelques heures plus tôt. L'État dépense pourtant des milliards pour
construire des routes, curer les collecteurs et aménager des caniveaux. Mais
certains citoyens travaillent avec un dévouement remarquable à les transformer
en décharges publiques.
À ce rythme, même les moustiques finiront par déposer un
préavis de grève. Un petit rappel s'impose donc : un caniveau n'est ni une
poubelle, ni un héritage familial, encore moins un terrain réservé aux déchets
ménagers. Sa seule mission est d'évacuer l'eau de pluie.
Alors, cette saison, avant de confier votre sac noir au premier caniveau venu, posez-vous une simple question : voulez-vous vraiment participer à la prochaine inondation de votre quartier? Car, finalement, le pire ennemi de Bamako pendant l'hivernage n'est peut-être pas la pluie. C'est le citoyen qui continue de croire que les caniveaux sont des poubelles à ciel ouvert.
Babba COULIBALY
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