Kangaba : à Salamalé, l’orpaillage vide les écoles

De milliers de garçons et filles de l’école fondamentale de cette bourgade abandonnent les bancs pour travailler sur les sites d’orpaillage. La plupart d’entre eux le font pour venir en aide à leurs parents. Responsables de l’éducation, autorités traditionnelles et administratives se mobilisent pour trouver une solution

Publié jeudi 02 avril 2026 à 08:13
Kangaba : à Salamalé, l’orpaillage vide les écoles

En apercevant au loin le village de Salamané, le visiteur est instinctivement séduit par la verdure luxuriante et la forme architecturale des cases qui donnent un charme rural si particulier à cette bourgade située à 122 kilomètres de la capitale. Depuis Bamako, il faut environ une heure de voiture pour rallier la Commune rurale de Kaniogo (Cercle de Kangaba) avant de poser ses valises dans la pittoresque localité de Salamalé.

Le mardi 24 mars, notre équipe de reportage s’est rendue dans ce village où l’hospitalité a tout son sens. Ici, le visiteur est accueilli comme un roi. Ce village compte 11 hameaux. Selon les données fournies par le dernier recensement général de la population et de l’habitat (RGPH) de 2023, plus de 7.000 âmes y vivent. La population juvénile représente 51% des habitants. Le village abrite une école fondamentale avec un effectif de 563 élèves.

Mais de plus en plus, cette école, censée être un foyer de transmission du savoir, est en train de se vider de ses pensionnaires. L’existence d’un site d’orpaillage dans la localité en est la cause principale. Le site étant un des plus importantes zones d’orpaillage du Cercle de Kangaba, on comprend aisément son influence sur la jeunesse. Les écoliers de Salamalé, une fois au niveau des classes de 6è ou 7è année, abandonnent l’école au profit du site d’orpaillage. Une situation qui est devenue une épine dans le pied des acteurs locaux de l’école.

Dès lors, les enseignants du village, le Comité de gestion scolaire (CGS), les leaders religieux, le chef de village et ses conseillers et les tombolomas «autorités» de site d’orpaillage se mobilisent pour stopper l’abandon de l’école. «C’est une situation qui nous préoccupe ici. Nous formons des enfants à bas âge, mais dès qu’ils arrivent au niveau du 2è cycle fondamental, ils abandonnent l’école au profit de l’orpaillages», témoigne le directeur de l’école fondamentale de Salamalé, Moussa Sanogo. «C’est sur ces enfants que nous fondons de l’espoir. Mais, hélas, il devient de plus en plus problématique pour nous de les retenir. Ils sont tentés de délaisser les bancs», regrette le directeur Sanogo.

 

TOURNER LE DOS À L’ÉCOLE- Comment les élèves déserteurs justifient-ils leur choix ? Nous avons rencontré certains d’entre eux. Mariam Sogoba, âgée de 21 ans, coche dans la liste des apprenants de Salamalé qui ont tourné le dos à l’école pour se ruer vers le site d’orpaillage. Elle a abandonné l’école en 2016 et pratique l’orpaillage de manière assumée.

Ses petites mains sont mises à contribution pour extraire l’or au lieu d’écrire dans un cahier. Le corps en sueur, la calebasse en main, elle pratique ce qu’on appelle le «lavage» des pierres concassées. Ce procédé permet de déceler très souvent dans le tas déposé sous forme de lie dans le fond de la calebasse, le fameux métal jaune.

«J’ai été à l’école jusqu’en classe de 7è année fondamentale. Mes parents n’avaient pas assez de moyens pour me permettre de continuer à étudier. C’est cela la principale cause qui m’a poussée à abandonner l’école au profit de l’orpaillage», dit-elle. Mais notre interlocutrice avoue avoir regretté sa décision d’abandonner l’école. «Souvent, je pense à mes autres camarades qui continuent de suivre les cours.


J’ai alors envie de pleurer. Certaines font la formation en santé, et d’autres sont devenues des porteurs d’uniforme. Moi, je suis ici pour soit 5.000, 7.500, 10.000 ou 15.000 Fcfa dans la journée. Parfois, il arrive aussi que l’on ne gagne rien pendant toute la journée», se désole Mariam Sogoba. Avant de promettre de s’inscrire dans un cours de rattrapage de niveau dans les jours qui suivront. 

Le jeune Drissa Diakité a dit adieu à l’école avant de rejoindre le site d’or, afin d’améliorer la situation financière de sa famille. «Dans la famille, ça n’allait pas. J’ai donc décidé de quitter l’école pour venir en aide à mes parents. C’est ainsi qu’en 2015, j’ai abandonné les études, malgré les conseils de mon grand-frère qui m’encourageait à ne pas arrêter les études. J’étais vraiment déterminé à ne plus poursuivre les études à cause des difficultés financières dans ma famille», raconte Drissa Diakité, piocheur sur le site d’orpaillage.

Le jeune garçon affirme que chaque jour, il parvient à rapporter quelque chose aux parents. «Parfois, je peux gagner 20.000, 15.000 ou 10.000 Fcfa. Souvent, dans la semaine, je peux même gagner plus de 100.000 Fcfa. Je n’ai pas du tout regretté ma décision d’abandonner l’école», dit Drissa Diakité.



En 2025, le taux d’abandon et d’exclusion scolaire était de 1,12% au niveau du premier cycle et 5,93% au niveau du second cycle



Bintou Traoré, une adolescente de 16 ans, admet avoir abandonné l’école, parce qu’elle avait un niveau très faible et cela était devenu un handicap insurmontable pour elle. «Plutôt que de perdre mon temps en sachant que mon niveau est lamentablement bas, je me suis résolue à chercher un plan B. Le choix du site d’orpaillage a été une porte de sortie idéale pour moi et le chemin le plus sûr pour être utile pour mes parents», confie-telle.

Awa Traoré, 15 ans, autre interlocutrice et amie à Bintou Traoré que nous avons croisée, est en classe de 8ème. Awa n’a pas abandonné l’école. Mais lorsque nous l’avons rencontrée, un mardi, jour de l’école, elle était affairée au niveau du site d’orpaillage. « Les élèves de la 9è année étant en évaluation trimestrielle, les élèves des classes inférieures ont été libérés par la direction. C’est pour cette raison que je suis venue ici», se justifie-t-elle. « J’ai profité de ces heures creuses pour venir chercher quelques monceaux d’or, parce que mes parents n’ont pas suffisamment de moyens leur permettant d’assurer la prise en charge de mes études», souligne Awa Traoré.

«Sans aucun doute, dans notre zone, ici, l’orpaillage est en train de tuer l’école à petit feu, si l’on n’y prend garde», avertit Fodé Bagayoko, enseignant à l’école du village. Fodé s’inquiète surtout des signes extérieurs de richesse que fait naître l’or dans l’esprit des jeunes élèves. Fodé s’en explique : «Chaque fois que ceux qui ont abandonné l’école pour le site d’orpaillage commencent à afficher leur réussite en circulant sur des motos et engins de valeur ; les autres écoliers sont du coup tentés de suivre leurs pas qui les fascinent.»

 

MOBILISATION DES ACTEURS DE L’ÉCOLE- Face à la situation, le chef de village, N’faly Traoré, ne veut guère afficher de défaitisme. Il conseille de veiller à l’application correcte des mesures prises par les acteurs de l’école pour inverser la tendance. «De 2012 à 2023, précise Moussa Sanogo, le directeur de l’école fondamentale, il y a eu 25,30% de cas d’abandon d’école. De 2024 à maintenant, on est à 3% de cas d’abandon. Cela est dû aux efforts conjugués du CGS, de la direction de l’école, des leaders religieux, du chef de village et de ses conseillers,  des autorités du site d’orpaillage et des jeunes du village, qui interdisaient l’accès du site d’orpaillage aux élèves.» C’est justement ces mesures adoptées de manière collective, qui rassurent le chef de village et le rendent optimiste par rapport à la situation.

«L’orpaillage est un aspect ici qui augmente le taux d’abandon scolaire dans le Cercle de Kangaba. Car plusieurs villages, dans le cercle, possèdent des sites d’orpaillage», précise le directeur du Centre d’animation pédagogique (DCAP) du Cercle de Kangaba, Flatié Diallo. Parmi ces sites, il a cité Kokoyo, Dabalé, Dékédamou, Kofilatié, Baladougou, Sakoro.

En parlant du taux d’abandon et d’exclusion scolaire pour des raisons diverses, notamment, abandon, exclusion pour insuffisance de résultat, le premier responsable scolaire du Cercle de Kangaba explique que «l’année dernières ce taux était de 1,12% au niveau du premier cycle et 5,93% au niveau du second cycle», précise-t-il.

 Flatié Diallo, en qualité de premier responsable scolaire du cercle, préconise de sensibiliser davantage la population qui, selon lui, est «une arme» pour pouvoir convaincre les parents de maintenir les enfants à l’école. «Dans la majorité des cas, le phénomène est dû à des problèmes financiers. C’est bien de prendre des mesures mais il serait intéressant aussi de voir le côté économique, parce que les parents qui doivent subvenir aux besoins de la famille sont démunis.

Constatant cela, les enfants se mettent en tête qu’ils ont le devoir d’aider leur famille», reconnaît le DCAP.

Pour Flatié Diallo, la décision prise de concert avec les acteurs locaux de l’école de mettre en place des unités de veille afin d’«interdire l’accès des sites d’orpaillage aux élèves», constitue pour le moment la solution la plus efficace pour endiguer le problème.

 Envoyé spécial

Sinè TRAORE

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