#Mali : Couverture médiatique en période de crise : Faut-il faire avancer le concept de journalisme embarqué ?

Les journalistes sont essentiels dans la promotion de la paix. Mais dans un contexte de crise, il faut des professionnels expérimentés dans le maniement de l’information pour éviter une manipulation du public

Publié mercredi 28 février 2024 à 07:31
#Mali : Couverture médiatique en période de crise : Faut-il faire avancer le concept de journalisme embarqué ?

Des confrères avec des militaires sur un terrain d’opération pour être témoins du professionnalisme des FAMa

 

Le journaliste en tant que professionnel de l’information est perpétuellement face au changement de situations de la société. Parmi celles-ci, l’on retient la lutte contre le terrorisme et l’insécurité. Dans un contexte fragilisé, selon les observateurs, le traitement de l’information est encore plus exigeant en période de crise. Ainsi, les journalistes sont amenés à publier et à diffuser l’information dans le strict respect de l’éthique et de la déontologie.

Depuis quelque temps, l’information retrouve progressivement ses lettres de noblesse et sa place de choix dans notre pays, a fait remarquer l’ancien ministre chargé de la Communication, Hamadoun Touré. C’était lors de la rentrée solennelle 2024 de l’Amicale des anciens étudiants et stagiaires du Centre d’études des sciences et techniques de l’information (Ama-Cesti).


Pour lui, l’appel aux professionnels dans cette étape charnière de notre vie nationale n’est pas un fait du hasard. «Il est heureux que le recours à l’expertise semble devenir la règle dans un environnement où elle devient une denrée rare. Autant sur le front des opérations de guerre, il faut des soldats engagés, chevronnés et expérimentés, autant sur celui du maniement de l’information sensible», a-t- il indiqué. Pour l’expert en communication, il faut des journalistes ayant des compétences établies, le talent reconnu et l’expérience du terrain. Selon Hamadoun Touré, il faut également du savoir-faire dans le traitement de l’irrédentisme, du terrorisme, des nouveaux conflits qui menacent la cohésion sociale. Ceux-ci sont objets de manipulation dans la guerre informationnelle qui se déroule sous nos yeux, à l’échelle planétaire, a-t-il expliqué.

Le rôle du journaliste est primordial dans la promotion de la paix. C’est pourquoi, cette mission reste dévolue aux acteurs des médias. Dans la pratique du journalisme pour la paix, les professionnels sont invités à comprendre le conflit, à rechercher à établir la vérité en vue d’une solution définitive. Cela demande de l’impartialité dans le traitement de l’information impliquant les deux parties.

Toutefois, les journalistes sont appelés à intensifier la collaboration avec les Forces de défense et de sécurité (FDS) pour donner une information saine. À ce propos, lors d’une session de formation sur « le journalisme sensible aux conflits», l’ancien directeur de l’Office de radio et télévision du Mali (ORTM), a rappelé le cas du journaliste embarqué. Selon Salif Sanogo, c’est une forme de journalisme dans laquelle un reporter est pris en charge au sein d’une unité militaire et quelques fois en tenue militaire dans une zone de conflit. 

Abondant dans le même sens, le directeur de publication du journal Mali Tribune, Alexis Kalambry a relevé que les journalistes embarqués sont des professionnels des médias qui s’immergent dans des situations spécifiques, souvent dangereuses ou complexes, pour rapporter des informations de première main. Pour lui, cela peut inclure des reportages depuis des zones de conflit, des expéditions scientifiques, des opérations militaires, des voyages d’exploration, etc.

D’après Alexis Kalambry, les avantages de ce style de journalisme incluent la possibilité de fournir des perspectives uniques et détaillées, ainsi que des témoignages directs recueillis sur le terrain. Cependant, pour le premier responsable de ce journal, cela peut également poser des défis en termes de sécurité, d’objectivité et de capacité à maintenir la distance nécessaire pour rapporter les faits de manière professionnelle. «Les journalistes embarqués sont souvent salués pour leur courage et leur engagement à la recherche de la vérité, mais il y a aussi des discussions sur les risques associés à ce type de journalisme», a souligné Alexis Kalambry, tout en précisant que les questions de sécurité personnelle et d’influence potentielle sur la perception des événements sont des considérations importantes dans ce domaine.

 

UNE CONVENTION PROPOSÉE- Parlant de ces principes, l’ancien directeur de l’ORTM a fait comprendre que la sécurité du journaliste est assurée par l’entité militaire au sein de laquelle il est embarqué. Avant de dire que le journaliste est tenu au respect de la convention qui le lie à l’entité militaire au sein de laquelle il embarque. «Le journaliste embarqué est considéré comme civil non combattant au regard du droit des conflits armés. Il bénéficie du statut de prisonnier de guerre s’il est capturé», a argumenté Salif Sanogo.

Pour se faire embarquer, il y a des procédures. À commencer par une correspondance officielle qui sera adressée à l’autorité militaire. Ce faisant, Maciré Diop, journaliste à l’Indépendant, a témoigné que généralement c’est une demande qu’il faut adresser à l’état-major rattaché au ministère de la Défense et des Anciens combattants. «Selon la disponibilité vous serez embarqués», a-t-il signalé. Une fois sur le terrain, a poursuivi notre confrère, il y a un officier de presse, c’est lui votre interlocuteur direct. «Il faut lui exprimer tous vos besoins en matière d’accès à l’information», a laissé entendre le journaliste de l’Indépendant. Il fait comprendre qu’il y aura certainement un briefing. «Mais il faut quand même de la préparation du côté du journaliste. Voyagez surtout léger.

Si c’est une opération, c’est le strict minimum qu’il faut emporter avec soi. Généralement c’est un kit de survie : l’eau, la nourriture et un peu de vêtements de rechange», a conseillé Maciré Diop, tout en recommandant de bien suivre les consignes. Pour lui, il n’y a pas d’initiatives personnelles à prendre sans informer un des responsables de l’opération. Avant de prendre contact avec la Direction de l’information et des relations publiques des Armées (Dirpa), Salif Sanogo a renseigné les journalistes d’identifier très précisément le sujet à traiter. L’ancien directeur de l’ORTM a expliqué aussi qu’avant le départ, un briefing technique sera fait par la Dirpa.

Selon notre interlocuteur, ce briefing consiste à définir les limites dans lesquelles va se dérouler la mission. «Une convention proposée par les Armées est soumise à la signature du journaliste embarqué», a-t-il révélé, tout en insistant d’avoir toujours en mémoire les termes de cette convention signée. Sur le terrain, l’orateur a recommandé surtout d’éviter certaines initiatives qui peuvent contribuer à casser la confiance ou à créer des doutes. Aussi, a-t-il exhorté, à préserver l’anonymat des personnels militaires et civils. 

Le journalisme embarqué, c’est aussi un concept problématique ayant des défis et des opportunités. Sur le champ de bataille, un journaliste professionnel désire toujours recueillir et produire une information afin de pouvoir la partager avec le public. Pourtant un journaliste embarqué au sein d’une armée est conscient du cadre imposé avant même d’être déployé. En ce sens, le journaliste peut-il espérer avoir un contenu journalistique de qualité ? Le journaliste sera-t-il autonome si son emploi du temps et ses déplacements sont contrôlés par l’Armée ? Voilà autant de questions qui réduisent la marge de manœuvre du journaliste embarqué. Selon l’ancien ministre chargé de la Communication, l’on doit dire ce qui se passe et non ce que l’on voudrait raconter.

Pour Hamadoun Touré, il est impérieux d’abord de connaître la spécificité et la complexité du milieu dans lequel l’on vit. Pour l’ancien ministre, l’information est liée à l’angle de traitement. «Les difficultés de l’heure ne nous exonèrent pas d’une pratique professionnelle sans reproches, car si l’on tord le cou à la vérité, elle nous rattrape», a-t-il prévenu. Pour l’expert en communication, notre vocation est de rester des militants des médias et des praticiens du journalisme avec un respect non négociable pour les faits et une adversité irréductible face à la violence.

«En retournant aux fondamentaux de notre profession, grâce à une information vraie et utile, nous, femmes et hommes des médias, contribuerons, sans aucun doute, à lutter contre le terrorisme, à ne pas être juste des spectateurs inertes des réseaux sociaux», a indiqué Hamadoun Touré, soutenant qu’avec fierté, le journaliste aidera ainsi à matérialiser «un Mali un et indivisible».

Comment être indépendant lorsque la sécurité du journaliste dépend de ceux qui sont chargés de l’informer ? En réponse à cette question, Alexis Kalambry n’y est pas allé avec le dos de la cuillère. «Quand quelqu’un vous amène, même s’il vous laisse la latitude de travailler, il faut comprendre qu’il est avant tout dans une opération de communication. Vous le comprenez et vous jouez le jeu », a-t-il fait savoir, avant d’ajouter cette expression : «On ne mord pas la main qui donne».


Le directeur de Mali Tribune a conseillé de ne pas tromper la bonne foi du public. Il a soutenu que c’est de cette façon que «nous pourrons accéder à l’information, au théâtre des opérations». À son avis, il faut juste préciser aux lecteurs, aux auditeurs et aux téléspectateurs les conditions de réalisation. Pour le fin mot de l’histoire, en pérennisant les relations entre appareils militaires et hommes de médias, serait-il urgent de faire avancer le concept de journalisme embarqué pour prendre en compte «la notion de guerre».  

Souleymane SIDIBE

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