Professeur Diby Keïta : «L’écrivain africain est le gardien de la langue et de l’identité»

À une époque où la mondialisation tend à uniformiser les cultures, la littérature africaine demeure un puissant levier de préservation et de valorisation de l’identité du continent. Les écrivains africains, par leurs mots et leurs œuvres, s’efforcent de redonner à la langue, à la mémoire et à la culture africaine toute leur place dans un monde dominé par d’autres modèles.

Publié vendredi 17 juillet 2026 à 14:20
Professeur Diby Keïta : «L’écrivain africain est le  gardien de la langue et de l’identité»

Pour mieux comprendre ce rôle essentiel, nous avons rencontré Diby Keïta, un professeur d'enseignement supérieur, chercheur, écrivain et promoteur culturel malien passionné par la langue, la littérature et l’éducation. Doctorant en littérature comparée, il consacre ses travaux à l’étude comparée des littératures africaine et britannique. Il s’intéresse particulièrement au rôle de la littérature comme outil de résistance, de dialogue interculturel et de construction identitaire. Il œuvre également pour la promotion de l’apprentissage de l’anglais et le renforcement du leadership chez les jeunes


L’Essor : Comment définiriez-vous aujourd’hui le rôle de l’écrivain africain dans nos sociétés contemporaines ?

Diby Keïta : Aujourd’hui, l’écrivain africain est à la fois un témoin, un éducateur et un éclaireur de conscience. Son rôle ne se limite pas à raconter des histoires : il interroge les réalités sociales, dénonce les injustices et propose des pistes pour reconstruire une société plus juste et plus humaine. Il agit comme une conscience critique qui aide les peuples africains à mieux se comprendre, à affirmer leur identité et à repenser leur rapport au monde.

 

L’Essor: Selon vous, en quoi la littérature africaine peut-elle être un outil de résistance ou de renaissance culturelle ?

Diby Keïta : Depuis les luttes anticoloniales, la littérature africaine a été un instrument de résistance contre la domination, l’aliénation et la falsification de l’histoire africaine. Aujourd’hui, elle devient un outil de renaissance culturelle, car elle redonne vie à nos valeurs, à nos langues, à notre mémoire collective. Elle permet aux Africains de se réconcilier avec leur passé et de reprendre confiance en leur potentiel créatif et intellectuel.

 

L’Essor : La question de la langue d’écriture, qu’elle soit africaine, française, anglaise ou autre, reste au cœur du débat littéraire. Pensez-vous qu’écrire dans une langue coloniale limite l’expression de l’identité africaine ?

Diby Keïta : Écrire dans une langue coloniale n’est pas nécessairement une entrave, mais plutôt une tension créative. Les écrivains africains ont su transformer ces langues en outils d’expression de leur propre culture. Le français, l’anglais ou le portugais deviennent des langues “africanisées”, enrichies par les rythmes, les images et les structures de pensée africaines. Toutefois, la question reste sensible : il faut éviter que ces langues ne deviennent des instruments d’aliénation, mais plutôt des ponts de communication universelle.

 

L’Essor : Comment les écrivains africains peuvent-ils concilier l’usage des langues européennes avec la valorisation des langues africaines ?

Diby Keïta : Les écrivains africains peuvent concilier ces deux dimensions par une écriture hybride, qui mêle les langues et les imaginaires. Ils peuvent utiliser les langues européennes comme vecteurs de diffusion mondiale tout en valorisant les langues africaines à travers les traductions, les publications bilingues et l’introduction de proverbes ou d’expressions locales dans leurs œuvres. Cette double dynamique renforce la richesse et la singularité de la littérature africaine.

 

L’Essor : Certains auteurs intègrent des expressions locales ou des proverbes africains dans leurs œuvres : est-ce, selon vous, une forme de réappropriation culturelle ?

Diby Keïta : Oui, c’est une véritable forme de réappropriation culturelle. En insérant des proverbes, des idiomes ou des structures narratives africaines, les écrivains réintroduisent l’oralité dans l’écriture. Ils rappellent que la parole, dans les sociétés africaines, a toujours été un moyen de transmettre la sagesse, la mémoire et la vision du monde. C’est aussi une manière d’affirmer que la littérature africaine n’est pas une imitation de l’Occident, mais une création enracinée dans nos traditions.

 

L’Essor : Peut-on dire que l’écrivain africain d’aujourd’hui a encore un rôle militant, comme à l’époque des indépendances ?

Diby Keïta : L’écrivain africain reste militant, mais son combat a évolué. Il ne lutte plus seulement contre le colonialisme, mais aussi contre les nouvelles formes d’oppression : la corruption, les inégalités, le désespoir de la jeunesse, la destruction de l’environnement et la perte des repères moraux. Son engagement est désormais culturel, social et spirituel. Il milite pour la dignité, la liberté de penser et la renaissance de l’Afrique.

 

L’Essor : Comment la littérature africaine peut-elle contribuer à renforcer la fierté identitaire des jeunes générations sur le continent ?

Diby Keïta : La littérature africaine peut renforcer la fierté identitaire en montrant la richesse de nos cultures, la grandeur de nos ancêtres et la créativité de notre jeunesse. Lire nos auteurs, c’est apprendre à se reconnaître, à s’aimer et à se projeter positivement dans le futur. Elle donne aux jeunes Africains la conviction que leur culture a une valeur universelle et que l’Afrique n’est pas un continent à plaindre, mais à admirer.

 

L’Essor : à votre avis professeur, les maisons d’édition africaines promeuvent-elles suffisamment les auteurs locaux et les langues africaines ?

Diby Keïta : Les maisons d’édition africaines font un travail courageux, mais elles manquent souvent de moyens financiers et logistiques. Il faut les soutenir davantage pour qu’elles puissent publier localement, promouvoir les jeunes talents et traduire les œuvres dans les langues africaines.L’avenir de la littérature africaine dépend aussi du développement d’un écosystème éditorial autonome et dynamique.

 

L’Essor : Quelle place la littérature africaine occupe-t-elle actuellement dans les programmes scolaires et universitaires ?

Diby Keïta : Elle est encore trop marginale dans plusieurs pays. Les programmes doivent être repensés pour accorder une place plus importante aux écrivains africains anciens et contemporains. Les élèves doivent découvrir les œuvres de Kourouma, Sembène, Ngũgĩ wa Thiong’o, Mariama Bâ, Fatoumata Keïta ou Léonora Miano, afin qu’ils se voient dans les textes qu’ils lisent. L’école est un lieu privilégié pour construire une identité culturelle solide.

 

Essor : Que faudrait-il changer ou renforcer pour que les jeunes africains s’approprient davantage leurs écrivains et leur patrimoine littéraire ?

Diby Keïta : Il faut démocratiser la lecture en organisant des clubs littéraires, des concours d’écriture, des émissions littéraires et des festivals. Les écrivains doivent aller vers les écoles, les universités, et dialoguer avec les jeunes. Les livres doivent aussi être rendus plus accessibles, tant sur le plan économique que linguistique. La littérature doit redevenir un espace de plaisir et de découverte, pas seulement un sujet d’examen.

 

L’Essor : Quels écrivains africains contemporains incarnent, selon vous, cette lutte pour la promotion de la langue et de l’identité africaine ?

Diby Keïta : Plusieurs écrivains incarnent cette dynamique : Ngũgĩ wa Thiong’o (Kenya), défenseur des langues africaines, Boubacar Boris Diop (Sénégal), promoteur de la littérature en wolof, Fatoumata Keïta (Mali), pour son écriture enracinée et engagée, Léonora Miano (Cameroun), pour sa réflexion sur l’identité postcoloniale, Abdourahman A. Waberi (Djibouti), pour son travail sur la mémoire et la langue. Ces écrivains prouvent que la littérature africaine peut être à la fois locale et universelle.

 

L’Essor : Enfin, professeur Diby Keïta quel message aimeriez-vous adresser aux jeunes écrivains et écrivaines africains qui veulent défendre leur culture à travers leurs mots ?

Diby Keïta : Chers jeunes écrivains, votre plume est une arme pacifique et puissante.

N’écrivez pas pour plaire, mais pour éclairer. N’imitez pas, inventez. Racontez l’Afrique dans sa vérité, dans sa douleur et dans sa beauté. Portez haut la voix de votre culture, car un peuple qui écrit sa propre histoire ne sera jamais oublié.

à travers cet échange, il ressort que la littérature africaine reste bien plus qu’un art : elle est un acte de mémoire, d’identité et de résistance. Les écrivains africains, anciens comme contemporains, portent la responsabilité de transmettre la richesse des langues, des valeurs et des imaginaires du continent. Leur plume, à la fois arme et outil de création, continue de bâtir un pont entre le passé, le présent et l’avenir de l’Afrique.


Interview réalisée par 
Ibrahim THIAM

Rédaction Lessor

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