L’Essor : Quelle est votre lecture sur l’évolution de la situation sécuritaire dans notre pays depuis l’avènement de la Transition ?
Yamoussa Camara : Pour faire une évaluation objective de l’évolution de la situation sécuritaire depuis l’avènement de la Transition, il conviendrait d’abord de faire l’état des lieux avant le changement. À une certaine époque, s’agissant de notre outil de défense, je parlais de descente aux enfers et cela pour plusieurs raisons. Il faut d’abord dire, et c’est douloureux de le souligner, que depuis l’indépendance, le Mali n’a jamais adopté ni politique formalisée de défense, ni même de politique cohérente d’équipement des armées, en raison certainement d’un manque de volonté politique L’on faisait du pilotage à vue, avec cet inconvénient majeur de faire les choses dans la précipitation, sous la pression des évènements. Les équipements, acquis à la va-vite, venaient de tous les horizons, sans souci d’interopérabilité. Toute chose qui complexifiait les problèmes de soutien.
Et pour ne rien arranger, il y a eu aussi une confusion des rôles du politique et du militaire. L’homme politique avait la main partout. Il est indéniable que dans un État de droit, l’armée soit aux ordres du pouvoir politique légal, mais celui-ci devrait s’interdire de s’immiscer dans les détails de fonctionnement des armées. Le politique aurait dû se limiter au niveau politico-militaire et s’assurer que les moyens mis à disposition sont en adéquation avec les missions. Les menaces étaient pourtant bien identifiées, mais l’on ne peut pas se contenter de faire l’inventaire des menaces et ne pas en tirer les conséquences pratiques pour protéger le pays.
On ne défend pas le pays avec la poitrine des soldats. Qui plus est, les arrangements sécuritaires avec certains partenaires impactaient le déroulement des opérations et n’étaient pas toujours en phase avec les principes élémentaires de la souveraineté du pays. L’armée lourdement affaiblie par ailleurs par un manque de vision stratégique, devait simultanément faire face aux attaques croisées des groupes de revendication et des groupes armés terroristes (GAT). Cela dit, il est donc facile de se faire une idée du chemin parcouru depuis l’avènement de la Transition. Avec l’autonomie de décision gouvernementale, l’Armée a été redimensionnée, les équipements mis à niveau. Mais tout n’est pas rose pour autant. Le défi reste immense. Et c’est à cela que s’attèlent les nouvelles autorités au rythme et à hauteur des moyens modestes de l’État. C’est l’occasion de saluer la résilience des populations, qui accompagnent cet élan, convaincues que sans les canons, point de beurre.
L’Essor : Après l’acquisition de plusieurs équipements militaires et les recrutements de milliers d’hommes, peut-on dire que notre Armée est aujourd’hui suffisamment outillée pour relever les défis liés à l’insécurité et au terrorisme ?
Yamoussa Camara : La sortie de la crise se fera dans la durée : un processus qui nécessitera du labeur et de la sueur, pour reprendre les mots d’un politique. La menace est transnationale, l’approche de solution ne peut être que transnationale. Si tous les pays jouaient le jeu à l’échelle sous régionale et régionale, avec engagement et sincérité, la crise serait circonscrite à court terme, car le flux logistique apportant savoir-faire, drones et autres équipements ne tombent pas du ciel. Des pays offrent à coup sûr le vivre, le couvert et tout l’équipement qu’il faut pour devenir une menace globale.
La mise en synergie des expertises et des moyens des pays de l’AES, tous confrontés aux mêmes défis avec l’appuis de nouveaux partenaires montrent la voie d’une solution holistique. En plus des efforts consentis et de ceux en cours, il faut une plus grande cohésion entre l’Armée et les populations, qui restent après tout le centre de gravité de chacune des parties : l’État et les forces d’opposition. Si on réussissait à mieux cerner ce centre de gravité, dans l’immensité du pays, comme ce fut le cas toutes les fois que ce pays fût confronté à un défi existentiel, durant son histoire millénaire, on aurait fait la moitié du chemin. Mais l’on est sur la bonne voie. La réussite sera au bout de l’effort, pourvu que soient ébranchées toutes les forces centrifuges qui fourmillent tout autour.
L’Essor : Ces derniers temps, nous constatons une relative accalmie des attaques terroristes dans notre pays. Qu’est-ce qui explique cette situation ?
Yamoussa Camara : Dans de nombreuses zones en effet, où des coups décisifs leur ont été portés, la pression des GAT diminue peu à peu. Cela s’explique par une plus grande mobilité des forces plus aguerries et mieux équipées et qui bénéficient en plus de l’accompagnement des populations. Il faut aussi souligner l’engagement sans calcul de forces supplétives, les «donzos» notamment, apportant souvent aux forces régulières leur expertise en plus de leur connaissance des coins et recoins de leur terroir. L’on ne saurait non plus mettre en sourdine l’apport qualitatif des nouveaux partenaires totalement engagés à nos côtés, avec leur expérience et leur savoir-faire technologique. Pour autant, les GAT demeurent encore très actifs par endroits ; difficile de mettre l’effort partout.
Ils tirent avantage d’une certaine asymétrie naturelle qui favorise leurs actions : l’État doit protéger la totalité des points sensibles et l’ensemble des populations partout et en tout temps. Au contraire, les GAT choisissent et exploitent encore des vulnérabilités où on ne les attend pas forcement. Cet effet de surprise pourrait être minimisé si les informations étaient remontées partout en temps réel, car les GAT logent souvent chez l’habitant où quelqu’un les croise toujours quelque part dans ce vaste pays. Un meilleur maillage du territoire nécessite plus que jamais une implication active des populations. C’est ainsi que l’on pourrait plus facilement percer leurs intentions et les neutraliser avant qu’ils ne passent à l’action. En outre, l’implication de plus en plus documentée de certains concitoyens convertis à l’islam radical donne une autre dimension à la crise. La solution passera nécessairement par la maitrise de ce terrorisme domestique. Que chaque citoyen sache que ce pays reste notre patrimoine commun que nous devons défendre et préserver au-delà des intérêts partisans.
L’Essor : Notre pays a fait le choix de coopérer avec des partenaires comme la Russie, la Chine et la Türkiye dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. En quoi ces partenaires sont importants pour le retour de la paix au Mali ?
Yamoussa Camara : Le choix d’un partenariat avec la Russie, la Chine et la Türkiye n’est pas fondamentalement nouveau. La Chine et la Russie ont accompagné l’Armée malienne aux premières heures de l’indépendance du pays. Nos unités et le musée des armées pullulent encore des vestiges de ce volontarisme. Le partenariat avec la Türkiye est relativement récent. Mais on reconnait ses amis quand le besoin est là. Le peuple malien saura s’en souvenir. à l’époque de la mondialisation, aucun pays n’est assez puissant pour affronter seul tous ses défis.
Il s’agit de faire le bon choix et de définir ensemble l’objectif politique recherché. Fort heureusement ces trois pays acceptent de bonne foi et sans fioritures, d’accompagner le Mali dans sa quête pour son indépendance et sa souveraineté. L’on pourrait donc dire que nos gouvernants ont eu la main heureuse et les dividendes se mesurent déjà par l’amélioration sensible de la capacité opérationnelle de nos armées. Nul doute qu’à terme, l’Armée malienne pourrait se prévaloir d’une quatrième fonction stratégique : la dissuasion conventionnelle, qui ferait réfléchir plus d’un avant de s’attaquer au Mali.
L’Essor : Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont mutualisé leurs efforts, à travers l’AES, pour faire face à un défi commun : le terrorisme. Quelle analyse faites-vous de cela ?
Yamoussa Camara : Durant tout le temps que durait la menace terroriste, ces trois pays agissaient séparément, chacun pensant pouvoir gérer la situation à l’intérieur de ses frontières. Les contraintes que cela imposait en terme d’équipements et autres, imposait aussi des limites qui constituaient autant de handicaps pour parvenir à une solution durable. L’intangibilité des frontières farouchement défendue par les États, demeurait une sorte de plafond de verre qui limitait la portée des opérations.
Les poursuites au-delà des frontières n’étant pas permises, la continuité des opérations était rompue. Les démarches procédurales, si elles étaient permises, prenaient du temps et laissaient filer des opportunités. Cela fut la règle pendant longtemps. Il fallait une réelle volonté politique pour franchir le rubicon. Il a fallu attendre l’avènement de l’AES. Les trois États autorisent désormais les poursuites au-delà des frontières d’État, sans formalités particulières. En plus, une force conjointe est mise sur pied en vue d’une plus grande réactivité dans la zone de tri jonction. Il fallait y penser et cela a raccourci le temps de réaction et dédoublé l’efficacité des opérations.
L’Essor : En tant qu’Officier général à la retraite, quels conseils avez-vous à donner pour le retour définitif de la paix dans notre pays ?
Yamoussa Camara : Comme tout autre concitoyen, aucun militaire retraité, fût-il Officier général, ne saurait se tenir à l’écart de la crise multidimensionnelle que traverse le pays. Toutefois, avec l’âge, ce n’est pas tant son aptitude physique que son intelligence et sa capacité de réflexion qui pourraient être sollicitées. Or cela relève du secret et doit être obstinément gardé sous silence. Il faut cependant garder à l’esprit que le tout-militaire ne constitue pas une solution durable.
Par ailleurs, la victoire militaire n’est pas un objectif politique. L’objectif politique poursuivi demeure la paix. Comment parvenir à une meilleure situation de paix ? La victoire militaire n’est qu’un moyen, et elle se conclut toujours autour d’une table de négociation. Un stratège disait que la guerre elle-même, ou plus exactement les opérations de guerre en cours, constitue en réalité une forme spécifique de négociation, où les batailles remplacent les notes diplomatiques classiques. Si tant est que la guerre soit la dynamique des volontés recourant à la force pour résoudre leur conflit, tel devrait être notre leitmotiv.
Propos recueillis par
Bembablin DOUMBIA
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