Des jeunes filles devant un établissement public à Bamako (archives)
Sanata n’avait que 17 ans quand elle a appris sa grossesse. Élève en classe de 8è année fondamentale, elle avait encore des trimestres à préparer pour passer en classe supérieure et le Diplôme d’études fondamentales (DEF) l’année d’après. Pourtant, cette grossesse a complètement changé son rapport à l’école. « Ma vie a complètement basculé depuis ce jour. Les choses les plus faciles étaient devenues difficiles pour moi. Et par ricochet l’école était le cadet de mes soucis », avoue celle qui aujourd’hui est âgeé d’une vingtaine d’années. Sanata affirme avoir vécu dans la peur les premières semaines de sa grossesse. Une émotion qui l’empêchait de se concentrer sur les cours. Et quand son ventre a commencé à s’arrondir, elle ne voulait plus aller en classe. « J’avais honte de moi et de ce que j’avais fait. Je ne voulais plus aller en classe à cause du regard des autres », confie-t-elle. Après l’accouchement, elle ne pouvait non plus retourner à l’école, parce qu’elle a été rejetée systématiquement comme une pestiférée par sa famille et pire elle a été aussi abandonnée par l’auteur de sa grossesse, qui était lui aussi jeune. Elle manquait de moyens et personne ne voulait se charger de sa scolarité, sous prétexte que « l’étude n’était pas une priorité pour elle », raconte l’ancienne élève. Comme Sanata, Aminata, âgée de 16 ans, a aussi été obligée d'abandonner ses études pour se tourner vers la formation professionnelle. Contrairement à Sanata, elle a été soutenue par sa famille maternelle qui l’a suivie jusqu’à l’accouchement. Ne voulant plus retourner dans son ancienne école, elle a demandé à ses parents de l’inscrire dans un centre de formation professionnelle pour apprendre la couture. « C’était une erreur de jeunesse et j’ignorais complètement les conséquences sur ma vie. Heureusement que ma famille a été compréhensive », se réjouit-elle. Mais le hic pour la jeune maman est qu’elle n’arrive plus à se concentrer réellement. « On m’a soutenue certes, mais je me souciais beaucoup plus de mon enfant. Quand elle tombe malade, je ne peux rien faire. Toute ma vie a été bouleversée», raconte-t-elle.
Le parcours de Ramata Coulibaly montre qu’une autre trajectoire est possible. Tombée enceinte, alors qu’elle était en 9è année, elle affirme avoir été encouragée à poursuivre ses études malgré sa grossesse. « Malgré ma situation, on m’a toujours incité à aller à l’école. J’ai découvert ma grossesse en début février. Mais ça n’a rien changé à ma scolarité », témoigne-t-elle. La jeune maman a passé son examen de fin d’année alors qu’elle était enceinte et l’a réussi. « On m’a beaucoup grondée mais au final, parents comme administration de l’école m’ont fait comprendre que mes études étaient plus importantes que la désapprobation », ajoute-t-elle. Aujourd’hui, Ramata est titulaire d’une licence et effectue déjà des stages dans des entreprises de la place. Ces récits illustrent si besoin en est des difficultés auxquelles certaines adolescentes peuvent être confrontées après une grossesse. Au Mali, en l’absence de données disponibles, il est difficile de savoir précisément combien d’élèves tombent enceintes pendant leur parcours scolaire, ni combien reprennent effectivement les cours après l’accouchement ? Ces données publiées par l’Institut national des statistiques (INSTAT) et l’UNICEF en 2024 renseignent sur la scolarisation des filles, sans toutefois donner leur situation après une grossesse.
REPORT DE SCOLARITÉ-Depuis plusieurs décennies, le Mali a mis en place différents dispositifs pour favoriser l’accès et le maintien des filles à l’école. La création de la Scolarisation des filles (SCOFI), le Programme décennal de développement de l’éducation (PRODEC), puis le PRODEC 2 ont progressivement renforcé cette orientation. Ces politiques bénéficient également de l’appui de partenaires techniques et financiers, notamment l’UNICEF et l’UNFPA. L’UNICEF accompagne ainsi le gouvernement dans la réinsertion des enfants déscolarisés et porte une attention particulière aux filles et aux enfants vulnérables. Son analyse de la situation des enfants au Mali relève, par ailleurs, l’existence d’une politique de réintégration conditionnelle à l’école des filles enceintes et des mères adolescentes. Le Mali dispose également d’un mécanisme de report de scolarité permettant notamment aux élèves ayant interrompu leurs études pour cause de grossesse de reprendre l’année suivante sans être considérées comme redoublantes. Mais entre les textes et les faits, il y a un énorme fossé.
Au second cycle de l’enseignement fondamental, 13,7 % des filles ayant quitté l’école déclaraient la grossesse comme raison de leur non-fréquentation en 2015. Cette donnée, bien qu’ancienne, ne permet pas de mesurer la situation actuelle, mais elle montre déjà le poids de la grossesse dans certains parcours scolaires des filles. Pour Bankali Konaté, enseignant, les grossesses en milieu scolaire sont particulièrement fréquentes au niveau secondaire, notamment dans les lycées. Lorsqu’une grossesse survient, les conséquences retombent principalement sur la jeune fille. « C’est la fille qui est toujours dans l’œil du cyclone », déplore-t-il. Selon lui, la grossesse et l’accouchement qui s’en suit entraînent une interruption de la scolarité. Entre la grossesse, l’accouchement et la période d’allaitement, certaines jeunes filles peuvent perdre une ou plusieurs années d’études. Une situation qui devient encore plus complexe et délicate lorsque la famille ne dispose pas de moyens suffisants.
Le retour à l’école n’est d’ailleurs pas toujours évident. Bankali Konaté explique que certaines filles se découragent après avoir interrompu leurs études. À cela, s’ajoute la situation des parents, qui peuvent eux-mêmes renoncer à soutenir leur fille après la grossesse. « Souvent les parents sont démotivés », constate-t-il. Pourtant, la grossesse d’une élève ne conduit pas systématiquement à son exclusion. Au lycée Aminata Diop, un enseignant rencontré dans le cadre de cette enquête estime que la pression exercée sur les élèves enceintes ou jeunes mères reste relativement faible. « Elles viennent quand elles veulent et suivent les cours à leur rythme. Au niveau national, ces élèves sont accompagnées, sauf si elles décident elles-mêmes de partir », soutient-il.
Le promoteur du complexe scolaire Abdoul Karim Konaté rapporte notamment le cas d’une élève de 9è année qu’il a décidé de maintenir dans l’établissement, afin qu’elle puisse passer son examen. Elle a finalement été admise au DEF. Tidiani Kané, promoteur du complexe scolaire Émergence, explique que le manque de soutien familial constitue l’une des premières difficultés auxquelles la fille mère est confrontées. La grossesse elle-même, avec les problèmes de santé, les visites médicales et le stress qu’elle peut entraîner, compromet également la poursuite des études. Certaines jeunes filles peuvent ainsi perdre une ou deux années avant de reprendre leur parcours, tandis que d’autres abandonnent définitivement. Même lorsque des possibilités de réorientation vers la formation professionnelle existent, cette solution reste difficile pour celles qui n’ont pas obtenu le DEF. À l’école, le regard des autres rajoute une couche supplémentaire d'inconfort, de stigmatisation et d’intolérance.
UN DROIT À PROTÉGER- Sur le plan juridique, Kassim Konaté, auditeur de justice, explique que la jeune fille doit bénéficier d’une protection spécifique lui permettant de poursuivre ses études jusqu’à la fin de la grossesse et, si nécessaire, après l’accouchement. Cette protection doit également s’accompagner, selon lui, de mesures d’assistance sanitaire. Aussi pour le spécialiste du droit, la grossesse d’une adolescente peut ainsi relever à la fois de la question scolaire, de la protection de l’enfant et, selon les circonstances, du droit pénal. Pour Dr Moriké Dembélé, enseignant-chercheur à l’Université Yambo Ouologuem et spécialiste des sciences de l’éducation, la perception sociale des filles enceintes en cours de scolarité a progressivement évolué. « La perception de la grossesse des mineures est assimilée à une dépravation des mœurs », explique-t-il. Selon lui, cette perception a également des conséquences sur la scolarité des filles. Aujourd’hui, « l’institution scolaire ne renvoie plus la fille qui a un enfant ou pour motif de grossesse », affirme le spécialiste. Malgré cette évolution, le retour à l’école n’est pas toujours synonyme de réussite. Certaines jeunes filles changent d’établissement pour échapper au regard de leurs anciens camarades. « Le fait d’avoir un enfant n’a pas de relation directe avec les capacités cognitives de la fille », souligne-t-il. Selon lui, les possibilités de poursuivre et de réussir les études dépendent davantage de la formation de la fille et du milieu familial dans lequel elle évolue. Le soutien de la famille, notamment pour la prise en charge de l’enfant pendant les heures de cours, peut ainsi faire la différence. Il appelle à renforcer la sensibilisation auprès des familles, des communautés, des filles elles-mêmes, mais aussi des enseignants et des établissements scolaires.
UNE VEILLE COLLECTIVE- Au-delà des difficultés scolaires, la grossesse peut également laisser des traces sur le plan psychologique. Pour Dr Drissa Traoré, psychologue à l’Institut national de formation des travailleurs sociaux, une adolescente enceinte peut connaître une baisse de l’estime de soi et un manque de confiance en elle. Le regard de ses camarades, des enseignants ou même de sa famille peut également peser sur son état psychologique. « Lorsqu’une adolescente scolarisée contracte une grossesse, cela peut affecter de façon négative son mental. Elle peut avoir une baisse d’estime de soi, un manque de confiance », explique le psychologue. Lorsque ces regards deviennent négatifs, ils peuvent conduire à la stigmatisation et, dans certains cas, pousser la jeune fille à abandonner l’école ou voir ses performances scolaires dégringoler.
À l’inverse, certaines jeunes mères parviennent à reprendre normalement leur cursus et à obtenir de bons résultats. Pour Dr Drissa Traoré, l’accompagnement dont elles bénéficient pendant et après la grossesse peut expliquer en partie cette différence. « Lorsqu’elle est accompagnée pendant la grossesse et après l’accouchement, cela peut l’aider à atteindre une bonne performance scolaire », souligne-t-il. Cet accompagnement existe déjà dans certaines structures. La prise en charge commence pendant la grossesse et se poursuit après l’accouchement. Elle repose notamment sur l’accompagnement psychologique et la psychothérapie, avec une orientation vers une prise en charge psychiatrique ou gynécologique lorsque la situation le nécessite.
Le parcours de Sanata, d’Aminata et de Ramata racontent des récits similaires et différents, selon leur aboutissement. Mais ces trajectoires montrent que la grossesse, à elle seule, ne doit pas être la fin de la scolarité. Mais ce qui se passe autour de la jeune fille après la grossesse semble tout aussi déterminant. Le Mali dispose de politiques et de mécanismes destinés à favoriser la scolarisation et le maintien des filles à l’école. En l’absence de chiffres précis, il sera difficile de mesurer pleinement l’effectivité des politiques mises en place pour éviter qu’une grossesse ne mette définitivement fin aux rêves scolaires d’une adolescente. Surtout qu’une meilleure sensibilisation permettra de réduire les déperditions scolaires et d’offrir plus de chances à ces jeunes filles de pouvoir rebondir et reconstruire leur vie après leur incident de parcours juvénile. Cette chance est bien à la portée de la société et à la hauteur des politiques du gouvernement si elles sont suivies.
Siguéta Salimata DEMBÉLÉ
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