Le Gouverneur de la BCEAO, Jeau-Claude Kassi Brou
Lorsqu'un chef d'entreprise sollicite un crédit pour agrandir son usine, lorsqu'un agriculteur finance sa campagne ou lorsqu'un ménage emprunte pour acquérir un logement, les décisions prises plusieurs semaines auparavant dans la salle de réunion du Comité de politique monétaire (CPM) de la BCEAO influencent déjà le coût de ces financements. De la même manière, le prix du mil, du riz, de l'huile ou des matériaux de construction dépend, en partie, de la capacité de la Banque centrale à maintenir l'inflation sous contrôle.
Longtemps perçue comme un domaine réservé aux économistes, la politique monétaire s'impose aujourd'hui comme l'un des principaux leviers de protection du pouvoir d'achat. Dans une région confrontée aux effets des crises internationales, à la volatilité des cours des matières premières et aux tensions géopolitiques, la stabilité monétaire devient un enjeu de développement autant qu'un instrument de souveraineté économique.
Institution commune aux huit États de l'UEMOA, la BCEAO pilote la politique monétaire d'un espace économique partageant une même monnaie : le franc CFA. Son mandat est sans ambiguïté. Les États membres lui ont confié une mission prioritaire : préserver la stabilité des prix.
Ce choix répond à une réalité économique. Une inflation élevée frappe d'abord les ménages les plus modestes. Elle réduit le pouvoir d'achat, renchérit les produits de première nécessité, décourage l'investissement et nourrit l'incertitude. À l'inverse, une inflation maîtrisée favorise la confiance des investisseurs, facilite les échanges commerciaux et soutient une croissance durable.
Pour atteindre cet objectif, la BCEAO vise un taux d'inflation de 2 %, avec une marge de fluctuation de plus ou moins 1 % à un horizon de vingt-quatre mois. Une cible qui peut paraître modeste, mais qui constitue l'un des fondements de la stabilité macroéconomique de l'Union.
Contrairement aux idées reçues, la Banque centrale ne fixe pas directement les prix des produits de consommation. Elle agit sur le coût de la monnaie. Son principal instrument est le taux directeur, c'est-à -dire le taux auquel elle refinance les banques commerciales. Lorsque ce taux augmente, les banques empruntent plus cher auprès de la BCEAO et répercutent progressivement cette hausse sur les crédits accordés aux entreprises et aux particuliers. Les investissements ralentissent, la demande se modère et les tensions inflationnistes s'atténuent. À l'inverse, une baisse du taux directeur rend le crédit plus accessible, stimule la consommation, encourage l'investissement et soutient la croissance.
LES FINANCEMENTS PROGRESSENT- Depuis le 16 mars 2026, le principal taux des opérations d'injection de liquidité est fixé à 3,00 %. Ce niveau traduit la volonté de la Banque centrale de maintenir un équilibre entre la lutte contre l'inflation et le soutien à l'activité économique.
Les dernières années ont profondément bouleversé les équilibres économiques mondiaux. La pandémie de Covid-19, les perturbations des chaînes d'approvisionnement, les tensions géopolitiques et la flambée des prix de l'énergie ont poussé de nombreuses banques centrales à relever fortement leurs taux d'intérêt.
L'UEMOA n'a pas échappé à ce mouvement, mais elle l'a abordé avec davantage de prudence. Le principal taux directeur de la BCEAO est passé de 2,00 % en 2020 et 2021 à 2,75 % en 2022, avant d'atteindre 3,50 % en 2023 et 2024, puis de revenir à 3,25 % fin 2025.
Cette évolution contraste avec celle observée dans plusieurs grandes économies africaines. Au Ghana, confronté à une inflation persistante, le taux directeur a culminé à 27 %, avant d'être ramené à 21,5 %. Au Nigeria, il est également monté à 27 %, tandis que l'Afrique du Sud l'a porté à 7 %. Ces écarts illustrent les différences de contexte économique, mais également la capacité de la BCEAO à préserver un environnement monétaire relativement stable.
Les résultats obtenus confortent cette stratégie. Entre 2021 et 2025, l'inflation moyenne s'est limitée à 3,6 % dans l'UEMOA, contre 16,2 % pour l'ensemble de l'Afrique subsaharienne. Le Ghana et le Nigeria ont enregistré des niveaux supérieurs à 23 %, soit près de sept fois davantage que l'Union.
Dans le même temps, la croissance économique est demeurée robuste. Avec un taux moyen de 5,9 % sur la période 2021-2025, l'UEMOA dépasse la moyenne de l'Afrique subsaharienne (4,2 %), le Ghana (4,8 %), le Nigeria (3,4 %) et l'Afrique du Sud (1,9 %).
Autre indicateur révélateur de cette dynamique : les financements accordés à l'économie continuent de progresser. Les créances sur l'économie représentent désormais 26,7 % du PIB, contre 20,9 % au début des années 2010. Les créances intérieures atteignent 44,7 % du PIB, témoignant d'un approfondissement du système financier régional.
Parallèlement, le refinancement accordé par la BCEAO aux banques commerciales représente désormais 25,2 % des créances sur l'économie, contre 13,9 % dix ans auparavant. Cette évolution permet aux établissements de crédit de poursuivre le financement des entreprises, des exploitations agricoles, des PME et des ménages, malgré un environnement international plus contraignant.
Un Équilibre fragile mais stratÉgique- Au-delà des chiffres, la politique monétaire repose sur un élément souvent invisible : la confiance. Les investisseurs doivent croire en la stabilité de la monnaie. Les banques doivent pouvoir accéder à des liquidités suffisantes. Les ménages doivent conserver la certitude que leur pouvoir d'achat ne sera pas brutalement érodé par une inflation incontrôlée.
Pour renforcer cette confiance, la BCEAO a considérablement amélioré sa communication. Les décisions du Comité de politique monétaire sont désormais rendues publiques à travers des communiqués, des conférences de presse et les plateformes numériques de l'institution, renforçant ainsi la transparence de son action.
La politique monétaire n'a pas vocation à résoudre, à elle seule, tous les défis économiques de l'Union. Les questions liées à la production, aux infrastructures, à l'emploi ou encore à la transformation industrielle relèvent également des politiques budgétaires et des réformes structurelles conduites par les États.
En revanche, elle constitue le socle sur lequel ces politiques peuvent produire leurs effets. Une inflation maîtrisée, un système bancaire solide et un accès régulier au financement créent un environnement propice aux investissements et à la création de richesses.
Dans une Afrique de l'Ouest confrontée à de multiples incertitudes, la BCEAO poursuit ainsi un exercice d'équilibriste : maintenir la stabilité des prix sans étouffer la croissance, préserver la valeur de la monnaie tout en soutenant le financement de l'économie. Les chiffres montrent qu'à ce stade, ce pari est en grande partie tenu. Pour les États de l'UEMOA comme pour leurs populations, cette stabilité constitue un atout précieux dans un environnement économique mondial de plus en plus imprévisible.
Mariam A. TRAORÉ
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