Ruée vers l’or à Kangaba : Un désastre pour l’environnement

Dans la Commune rurale de Nouga, l’orpaillage fait rêver des milliers de chercheurs venus d’ici et d’ailleurs. Mais l’activité ruine l’écosystème et menace la survie des communautés locales

Publié mardi 30 septembre 2025 à 09:35
Ruée vers l’or à Kangaba :  Un désastre pour l’environnement

Des hectares de forêt sont ravagés par les chercheurs d'or


Situé dans la Région de Koulikoro, le Cercle de Kangaba est connu pour ses terres fertiles et son riche passé historique lié à l’empire du Mandé. Mais dans la Commune rurale de Nouga, l’or a pris le dessus sur l’agriculture et l’élevage. Les champs de mil et de maïs reculent et le fleuve Niger se transforme peu à peu en chantier. Notre équipe s’y est rendue début septembre 2025, à Kokoyo (village de Danga dans la Commune de Nouga) et à Samaya, pour mesurer l’impact de l’orpaillage et du dragage sur la vie humaine et l’environnement.


À Kokoyo, site d’orpaillage situé à 45 km de Kangaba, l’activité attire chaque jour des centaines de personnes venues du Mali et des pays voisins. Le site vit au rythme des véhicules de transport, des motos et des tricycles qui déposent orpailleurs et commerçants. Dans ce décor poussiéreux, un marché informel s’est développé aux abords du site : on y trouve de tout, du thé aux pelles, en passant par les vivres, les lampes frontales et les outils de creusage. L’air est chargé de poussières, les moteurs ronronnent sans cesse et l’odeur du gasoil flotte au-dessus du site.


Dès 7 heures du matin, la gare routière est noire de monde. Des hommes, des femmes et même des enfants, se pressent vers les sites. Chacun espérant repartir avec quelques grammes d’or. Ici, les journées finissent tard, dans le vacarme des marteaux-piqueurs, le grondement des concasseurs et les cris des vendeuses de nourriture qui sillonnent les allées. Dans cette localité, la vie est chère à cause de la présence des étrangers. Les conditions de vie sont aussi précaires. Les orpailleurs vivent sous des tentes recouvertes de pailles et de toiles. Si certains gagnent de l’or, d’autres tombent parfois malades et retournent chez eux les mains vides.


Sur le terrain, les orpailleurs creusent d’immenses trous à mains nues ou avec des outils rudimentaires, souvent sans aucun équipement de protection. Des tricycles transportent sans relâche le banco extrait, tandis que des dizaines d’hommes s’enfoncent dans les galeries au péril de leur vie. Chaque coup de pioche arrache un peu plus de terre. L’espoir d’une pépite nourrit l’endurance des hommes, mais le danger est permanent : Fréquemment, des effondrements causent des morts. «L’or est partout ici, dans les pierres et le sable. Pour l’instant, la chance ne m’a pas souri», confie Drissa Coulibaly, la voix couverte par le vacarme des machines. Cet originaire de San travaille, depuis près d’un an, sur un ancien site abandonné.

 

LE SECTEUR PRIMAIRE EN DANGER- Yacouba Sawadogo, un Burkinabè installé depuis cinq ans sur le même site, gagne environ 50.000 Fcfa par mois en cassant des blocs de pierres, qu’il transporte ensuite vers les concasseurs. D’autres, comme Moussa Sangaré de Dioïla, comptent sur des détecteurs de métaux pour repérer l’or dans les zones déjà exploitées. Dans ces zones, l’état de l’environnement se dégrade à une vitesse incontrôlée. Des trous abandonnés à ciel ouvert se remplissent d’eau de pluies en cette période d’hivernage.

Si certains trouvent dans l’orpaillage un moyen de survie, d’autres dénoncent les effets désastreux sur l’agriculture et la pêche. Lamine Magassouba, cultivateur de 54 ans, extrait lui-même de l’or pour financer ses travaux champêtres. «Pour l’instant, les zones d’orpaillage et les terres agricoles sont séparées, mais à long terme, ce sera une catastrophe», prévient-il. Bréhima Sokoré, ancien pêcheur reconverti dans le dragage, regrette l’arrivée massive des machines. «Avant, on utilisait des méthodes artisanales, sans produits chimiques. Le fleuve restait vivant et les poissons trouvaient refuge dans les trous de sable. Aujourd’hui, les dragues détruisent tout, les poissons disparaissent et l’eau est devenue boueuse», dénonce-t-il.

À Kokoyo, l’organisation du site repose sur les «tomboloma», des notables chargés de réguler l’exploitation. Leur chef, Bill Magassouba, rappelle que l’orpaillage existe dans la localité depuis des siècles. « Jadis, on travaillait à la pioche. Aujourd’hui, les machines dominent, mais les règles locales ne changent pas. Chacun doit respecter les consignes, et les gains sont partagés», précise-t-il. Pourtant, ces règles n’empêchent pas les drames. Les trous béants laissés à l’abandon causent des accidents mortels, touchant aussi bien les hommes que les animaux. Rien que l’année dernière, Bill Magassouba a perdu plus de dix bœufs dans ces trous. Pour lui, la priorité doit être le rebouchage des excavations et la restauration des terres. Il appelle l’État à soutenir la réhabilitation des sites exploités.

 

PÉRIL ENVIRONNEMENTAL TOUS AZIMUTS- À Samaya, c’est le fleuve Niger qui paie le plus lourd tribut. Les dragues, installées sans contrôle, brassent le lit du fleuve jour et nuit. Le bruit des moteurs couvre le chant des oiseaux, l’eau prend une couleur rougeâtre et des boues s’accumulent sur les berges. Le chef du service local des Eaux et Forêts de Kangaba, le capitaine Yaya Diabaté, alerte sur l’intensification de l’orpaillage dans la zone. «C’est devenu un fléau qui impacte fortement l’environnement. Les bruits des hommes et des moteurs font fuir la faune. Dans les galeries, on utilise le bois comme support, ce qui détruit la flore. À cela, s’ajoute la dégradation des terres au détriment de l’agriculture. Quand l’or sera épuisé, dans vingt ans, il ne restera plus de sols cultivables», avertit-il.

Face à la situation, il affirme que son service engage des actions de contrôle régulier. Selon lui, les grandes machines appartiennent à des sociétés minières détentrices de permis, tandis que les orpailleurs artisanaux travaillent avec des pioches. «Nous condamnons l’utilisation de produits chimiques, même si nous n’en avons pas encore constaté sur le terrain. Concernant le dragage, l’État procède régulièrement à des saisies et destructions de machines, mais le phénomène persiste toujours», reconnaît-il.

Le capitaine Yaya Diabaté rappelle que l’exploitation forestière est interdite dans les forêts classées. Ailleurs, elle est soumise à permis et doit être suivie de reboisement. «Nous sensibilisons les exploitants à restaurer les sites dégradés », souligne-t-il, tout en déplorant le manque de personnel, de moyens logistiques et l’insécurité. «Nos agents sont parfois agressés par des orpailleurs sous l’effet de stupéfiants», confie-t-il.


De son côté, le chef du service local de l’assainissement et du contrôle des pollutions et nuisances (SACPN) de Kangaba, Moussa Sanogo, confirme aussi la dégradation de l’environnement due au dragage et à l’orpaillage. «On ne peut plus parler d’orpaillage traditionnel quand des machines lourdes, comme des cracheurs et des bulldozers, sont utilisées», regrette-t-il. Il ne confirme pas l’utilisation de produits chimiques par les orpailleurs, mais reconnaît l’impact du dragage sur le fleuve Niger. « L’aspersion du sable colore l’eau en rouge et favorise le dépôt de boues dans les cours d’eau, ce qui pose un problème d’hygiène publique», explique-t-il.

 

SUSPENDRE L’ORPAILLAGE PENDANT L’HIVERNAGE- Le secrétaire général de la Commune de Nouga et maire intérimaire de Banankoro, Mamadou Lamine Dembélé, dénonce également les conséquences néfastes de l’orpaillage. «Malgré les mesures prises par la mairie et la préfecture, les dragues et machines prolifèrent avec la complicité de certaines communautés. L’activité d’orpaillage génère plus de revenus pour les communautés que la mairie. Elle dévaste les terres et alimente l’insécurité», constate-t-il.


Selon lui, les conflits fonciers sont fréquents, notamment avec des attaques venues des frontières guinéennes. La mairie, sans grands moyens, tente de sensibiliser les populations. Mais les drames se multiplient, comme l’effondrement d’une mine à Kokoyo ayant causé 12 morts récemment. «Si j’avais les moyens, je demanderais à l’État de chasser toutes les dragues des fleuves. Et de prendre des mesures fortes pour suspendre l’orpaillage traditionnel pendant l’hivernage. Aujourd’hui, les populations tirent profit de l’or, mais demain il n’y aura plus de terres à cultiver ni de pâturages», alerte Mamadou Lamine Dembélé, tout signalant la création de couloirs d’orpaillage encadrés, susceptibles de canaliser l’activité et de générer des emplois durables.


Envoyé spécial

Makan SISSOKO

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