Cyber sécurité et souveraineté numérique dans la Confédération AES : Les recettes de Dr Boubacar Bocoum

L’enseignant-chercheur à l’université Kurukanfuga de Bamako propose des solutions pour booster le secteur des technologies de l’information et de la communication (Tic). Aussi, l’universitaire livre une réflexion plus poussée en matière de cyber sécurité

Publié mardi 12 août 2025 à 09:17
Cyber sécurité et souveraineté numérique dans la Confédération AES : Les recettes de Dr Boubacar Bocoum

Face à l’ascension fulgurante des géants technologiques et à l’interdépendance croissante des infrastructures numériques mondiales, la souveraineté numérique incarne la quête d’autonomie dans le cyberespace, soutient le spécialiste du droit des Technologies de l’information et de la communication (Tic).  Boubacar Bocoum affirme que la souveraineté soulève des questions fondamentales sur la gouvernance de l’internet, la protection des données personnelles, la sécurité des infrastructures critiques et la promotion d’un écosystème numérique équitable et ouvert. «Force est alors d’en déduire que cette quête de souveraineté ne se limite pas à une simple réaction défensive face aux menaces externes», a souligné l’enseignant-chercheur.

Selon lui, elle représente également une opportunité sans précédent d’’innover, de développer des technologies propres et de forger des modèles de gouvernance numérique qui reflètent nos valeurs démocratiques et nos principes éthiques, à travers l’exploration de stratégies et d’initiatives sous-régionales. Dr Boubacar Bocoum a rappelé qu’au sommet des Chefs d’État de la Confédération AES, tenu à Niamey le 6 juillet 2024, les alliés se sont engagés à contribuer à l’essor économique et au renforcement du dispositif sécuritaire pour endiguer la menace terroriste en employant toute la gamme des capacités, y compris cyber, pour assurer à tout moment la défense et la lutte contre l’éventail complet des cyber menaces.

Pour l’enseignant-chercheur, les réponses doivent être juridico-politiques, diplomatiques et militaires.

Les États membres de la Confédération, comme le Mali, sous peine d’être une colonie numérique, doivent alors passer à l’action et promouvoir des solutions souveraines. «Il est en effet primordial pour nos États de s’affirmer sur l’échiquier international afin d’occuper une place honorable dans cette nouvelle géographie mondiale», souligne Dr Boubacar Bocoum. Et de relever qu’il se pose alors, dans le cadre de ce mouvement de politique numérique, la question de la coexistence des souverainetés nationales en matière de cyber sécurité.

Le professeur de droit à l’université Kurukanfuga s’interroge sur les mécanismes à mettre en place au niveau de l’AES et comment remporter le défi de la souveraineté numérique. Pour relever le challenge de la souveraineté numérique, notre interlocuteur suggère deux leviers d’action : de prime abord, songer à fédérer et anticiper pour ensuite, protéger et pérenniser. À ce propos, le spécialiste du droit des Tic dira que la construction d’une souveraineté numérique nationale et sahélienne nécessite tout d’abord de mobiliser l’échelon de la Confédération AES au service de la régulation du numérique.

Il est convaincu que c’est à ce niveau seulement que nous pouvons trouver une masse critique pour peser dans le cyberespace. 
À son avis, les discours politiques en faveur d’une autonomie stratégique voient en la Confédération des États du Sahel, l’échelle pertinente et le cadre privilégié pour favoriser l’émergence d’entreprises compétitives sur le marché international. «Avec près de 75 millions d’utilisateurs potentiels, l’AES apparaît comme la plus susceptible de porter cette industrie numérique de confiance», fait remarquer l’analyste. D’après lui, l’espace numérique serait incompatible avec des approches nationales balkanisées et ne pourrait avoir de succès qu’à l’échelle d’une organisation supranationale, d’une Confédération ou dans le cadre d’accord bilatéral avec un partenaire fiable.

L’expert des Tic dira qu’il va de soi que l’État ne peut s’abstraire des marchés et des ambitions exogènes. D’après lui, en pratique, il est toujours impossible d’être à la fois autarcique, le plus puissant et le meilleur. Les pays de l’AES doivent alors prendre leur destin en main, souhaite-t-il. «La rapidité des évolutions numériques et des innovations ne doit pas nous conduire à la résignation. Le règne de la complaisance doit prendre fin et les dirigeants de l’AES doivent accepter de prendre leurs responsabilités face aux défis de l’ère numérique», alerte Dr Boubacar Bocoum, reconnaissant que la souveraineté, à l’échelle d’un État moderne, dans son acception la plus conceptuelle et la plus parfaite, reste une illusion. Le chercheur explicite que les États du Sahel doivent alors choisir leurs alliances et leurs dépendances au risque de se retrouver seuls et faibles, car débordés technologiquement, économiquement ou militairement. 

 

Approche globale- Pour ces États parfois qualifiés de pays pauvres, il est persuadé que la limitation des ressources budgétaires et humaines impose de faire des choix et de fixer des priorités. Selon Dr Bocoum, ces choix portent sur les moyens de la puissance (la culture, la recherche, les services, l’espace, les données, etc.) et sur la façon dont l’État exerce son autorité (monopole étatique, initiative privée, planification, programmation, etc.). Pour des pays sous-développés numériquement comme les nôtres, l’autonomie numérique ne peut se concevoir que dans l’interdépendance, car l’interconnexion mondiale des réseaux numériques et la conception des technologies numériques, reposant sur de nombreux composants (software et hardware) et compétences, excluent par définition un raisonnement à la seule dimension nationale.

«Elle comprend donc un raisonnement à l’échelle nationale pour les technologies jugées les plus critiques, mais impose un raisonnement à l’échelle sous-régionale ou régionale pour développer et faire émerger des technologies avec des partenaires de confiance», explique Dr Bocoum. Avant de poursuivre que la dimension sahélienne de cette recherche d’autonomie stratégique numérique est affichée au plus haut niveau des objectifs stratégiques maliens. Cette autonomie figure aussi parmi les objectifs de la stratégie de la Confédération des États du Sahel, affirme le spécialiste.


Ainsi, dit-il, les énergies, les initiatives, les forces existent pour répondre à ce moment décisif. À ce niveau, explique l’universitaire, il est impératif, voire urgent de promouvoir un nouveau pilotage et la fédération de tous les acteurs impliqués dans le numérique. «Plus qu’un nouveau combat pour l’indépendance, la recherche de la souveraineté numérique en Afrique est porteuse de cohésion sociale, d’opportunités et surtout de grandes transformations. Car, face aux géants du numérique, la souveraineté des États se gagnera collectivement avec l’union des États du Sahel», indique l’universitaire. Il ressort de ses explications qu’il est opportun, aujourd’hui, de transformer les structures nationales instituées comme Agence nationale de sécurité des systèmes d’information en un Forum institutionnel de concertation inter étatique. 

À ce propos, il propose de réunir les acteurs du public et du privé, des administrations aux industries, en passant par les universitaires et les start-up ainsi que les ONG, qui jouent un rôle crucial dans le développement du numérique. Ce Forum permettrait, selon le chercheur, de fédérer les individus afin qu’ils puissent dialoguer et être sources de propositions fortes pour défendre notre souveraineté numérique.

L’enseignant à l’université Kurukanfuga pense que ce forum créerait alors une véritable culture du numérique.

Il réunirait les personnes les plus qualifiées dans ce domaine, afin de tirer profit du trésor de compétences et de savoir-faire dont dispose l’espace du Liptako-Gourma où se construit, certes lentement mais surement, une véritable culture scientifique et technologique. L’enseignant-chercheur prévient que ce n’est pas en travaillant en vase clos que nous réussirons à définir une véritable stratégie pour affirmer notre souveraineté numérique. Dans son analyse, le gouvernement, le Parlement, les ONG, les entreprises, les chercheurs, n’y parviendront pas seuls sans une véritable synergie d’actions.

En raison de la nature même du cyberespace, l’expert en droit des Tic soutient que les activités doivent être menées suivant une approche globale conjuguant des efforts politiques, militaires et techniques. Il note aussi que les pays de l’AES doivent mettre en œuvre une législation adaptée afin de renforcer leur souveraineté numérique en ciblant les pratiques des acteurs de la Big Tech, le développement de nouvelles technologies et leur utilisation acceptable.

«À l’heure actuelle, face aux nombreux défis qui s’imposent, l’AES doit développer une politique numérique harmonisée à l’échelle des États membres», souligne Dr Boubacar Bocoum, ajoutant que certaines actions pourraient être mises en œuvre. Parmi celles-ci, l’investissement dans la R&D afin de contribuer massivement au financement de start-up, la mise en place des conditions pour faire émerger des champions du numérique dans les trois pays et le déploiement d’un arsenal législatif adapté pour donner une réelle impulsion à la cyberdéfense.

Namory KOUYATE

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